Hela, 107 Piscium, 2727

 

Rashmika Els avait passé toute son enfance à s’entendre reprocher son trop grand sérieux. C’est ce qu’on lui aurait dit, cette fois encore, si on l’avait vue penchée sur son lit, dans la pénombre, en train de sélectionner les rares effets personnels qu’elle pouvait se permettre d’emporter pour sa mission. Et elle aurait réagi exactement de la même façon, par un regard offusqué. Sauf que, cette fois, elle aurait su avec une conviction plus inébranlable que jamais qu’ils avaient tort et que c’était elle qui avait raison. Elle n’avait peut-être que dix-sept ans, mais elle savait que son appréhension, sa gravité étaient parfaitement justifiées.

Elle avait fourré dans un petit sac des vêtements pour trois ou quatre jours, bien qu’elle sache que son voyage durerait beaucoup plus longtemps que ça. Elle y avait ajouté des affaires de toilette, prélevées, à l’insu de ses parents, dans la salle de bains familiale, des biscuits secs et un petit bout de fromage de chèvre pour le cas où il n’y aurait rien à manger (ou rien qu’elle aurait envie de manger) à bord du tasse-neige de Crozet. Elle avait même pris une bouteille d’eau parce qu’elle avait entendu dire qu’il y avait parfois, dans l’eau, le long de la Voie, des choses qui vous rendaient malades. La bouteille ne lui durerait pas longtemps, mais elle lui donnait l’impression rassurante d’avoir tout prévu. Et puis il y avait un paquet emballé dans du plastique, contenant trois modestes reliques shifteuses qu’elle avait subtilisées au chantier de fouilles.

Après tout ça, il n’y avait plus beaucoup de place dans son sac. Il était déjà plus lourd qu’elle ne s’y attendait. Elle regardait la pauvre petite collection d’objets encore étalés sur le lit, devant elle, sachant qu’elle ne pouvait en prendre qu’un. Lequel allait-elle choisir ?

Il y avait une carte d’Hela, récupérée sur le mur de sa chambre, avec la ligne sinueuse de la Voie tracée à l’encre d’un rouge passé, le long de l’équateur. Elle n’était pas très précise, mais elle n’avait pas mieux, même dans son compad. De toute façon, quelle importance ? Elle n’arriverait pas à la Voie sans l’aide d’autres personnes, et si ces personnes ne savaient pas y aller, ce n’était pas cette carte qui y remédierait.

Elle la repoussa.

Il y avait un gros livre bleu aux tranches dorées. Le livre contenait ses notes manuscrites sur les Shifteurs – des notes minutieusement rédigées au cours des huit dernières années. Elle avait neuf ans quand elle avait commencé – elle était très précoce –, le jour où elle avait décidé qu’elle voulait consacrer sa vie à leur étude. On s’était moqué d’elle, bien sûr – gentiment, certes, avec indulgence –, mais ça n’avait fait qu’accroître sa détermination.

Rashmika savait qu’elle n’avait pas de temps à perdre, et pourtant elle ne put s’empêcher de feuilleter son journal, rien que pour entendre le chuchotement des pages dans le silence. Au cours des rares moments où elle le voyait avec des yeux neufs – comme par les yeux d’une étrangère –, le journal lui faisait l’impression d’être un bel objet. Au début, elle écrivait gros, d’une écriture enfantine, appliquée, avec des encres de différentes couleurs, en soulignant les mots comme à l’école. Certaines des encres avaient pâli, ou bavé, il y avait par endroits des taches et des ratures, mais dans l’ensemble elle trouvait à l’ouvrage un faux air d’antiquité médiévale, précieuse et menacée. Elle avait fait des dessins, recopiés d’autres sources. Les premiers étaient mal fichus, enfantins, mais, quelques pages plus loin, son trait avait acquis la précision et l’assurance des croquis des naturalistes victoriens. Ils étaient minutieusement annotés et légendés. Il y avait des dessins d’artefacts des Shifteurs, bien sûr, avec des notes sur leur fonction et leur origine, mais il y avait aussi beaucoup de représentations des Shifteurs proprement dits, de leur anatomie reconstituée d’après les fossiles qu’on avait retrouvés.

Elle tourna les pages, revoyant défiler les années. Son écriture était de plus en plus petite et difficile à lire au fil du temps. Elle utilisait de moins en moins les encres colorées, jusqu’aux derniers chapitres, où le texte et les dessins étaient presque exclusivement à l’encre noire. On y retrouvait la même netteté, le même soin méthodique, mais l’ensemble évoquait davantage, à présent, le travail d’un chercheur que celui d’une gamine enthousiaste, douée. Les notes et les dessins n’étaient plus recopiés à partir d’autres sources ; ils venaient à l’appui d’une théorie personnelle, indépendante. La différence entre le début et la fin du livre sautait aux yeux, et Rashmika se disait qu’elle avait fait bien du chemin. Elle n’était pas fière de ses premières tentatives, au point qu’elle avait souvent dû se retenir pour ne pas jeter son journal et en commencer un autre. Mais le papier était cher, sur Hela, et le livre était un cadeau d’Harbin.

Elle feuilleta les pages vierges. Bien que sa thèse ne soit pas achevée, elle voyait déjà la trajectoire qu’elle suivait. Elle voyait les mots et les dessins sur les pages. Ils étaient encore d’une pâleur spectrale, mais il lui suffirait d’un peu de temps et de concentration pour les faire apparaître dans toute leur netteté. Le voyage qu’elle s’apprêtait à faire serait sûrement assez long pour lui procurer de nombreuses occasions d’y travailler.

Sauf qu’elle ne pouvait pas emporter son journal. Il était trop important pour elle, et elle ne pouvait supporter l’idée de le perdre ou de se le faire voler. Ici, au moins, il serait en sûreté jusqu’à son retour. Elle pourrait toujours prendre des notes, préciser son point de vue, afin d’échafauder un édifice sans faille, sans faiblesse. Le résultat n’en serait que meilleur.

Rashmika referma le livre avec un claquement, le reposa.

Il ne restait plus que deux choses : l’ardoise noire d’un compad et un jouet sale, tout mâchuré. Le compad n’était pas vraiment à elle ; c’était celui de la famille. Elle pouvait l’utiliser quand personne n’en avait besoin. Et comme personne ne s’en était servi depuis des mois, il était peu probable qu’il manque à quiconque pendant son absence. Sa mémoire recelait de nombreux documents sur les Shifteurs, récupérés à partir d’autres archives électroniques. Il y avait des photos et des films qu’elle avait faits elle-même, sur place, aux fouilles. Il y avait des témoignages oraux de prospecteurs dont les découvertes ne collaient pas tout à fait avec la théorie admise de l’extinction des Shifteurs, mais dont les rapports avaient été censurés par les autorités cléricales. Il y avait des textes de chercheurs autorisés, des cartes, des nomenclatures, et beaucoup d’informations qui lui seraient utiles quand elle arriverait à la Voie.

Elle prit le jouet. Un vieux truc rose, mou, éraillé, un peu râpeux. Elle l’avait depuis qu’elle avait huit ou neuf ans. Elle l’avait déniché sur l’éventaire d’un colporteur. Il avait dû être propre et net, à l’époque, mais elle n’avait pas souvenir que le jouet ait jamais été autre chose que tendrement aimé, encrassé à force d’affection. En le regardant à présent avec le détachement rationnel de ses dix-sept ans, elle n’avait pas idée de la créature que le jouet pouvait bien représenter. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’à l’instant où elle l’avait vu elle avait décidé que c’était un cochon. Peu importait que personne, sur Hela, n’ait jamais vu de ses propres yeux un cochon vivant.

— Tu ne peux pas venir avec moi non plus, murmura-t-elle.

Elle posa le jouet sur son journal comme pour lui faire monter la garde dessus en son absence. Elle l’aurait bien emporté avec elle. Ce n’était qu’un jouet, mais elle savait que, d’ici quelques jours, la maison et le calme rassurant du village lui manqueraient terriblement. Enfin, ce n’était pas le moment de faire du sentiment. Le compad lui serait plus utile. Elle le fourra dans son sac, qu’elle ferma hermétiquement, et quitta la pièce sans bruit.

 

 

Rashmika avait quatorze ans quand les caravanes étaient passées pour la dernière fois à proximité de son village. Mais elle était à l’école, à ce moment-là, et on ne l’avait pas laissée sortir pour les regarder. La fois précédente, elle avait neuf ans, et elle ne les avait vues que de loin, et très brièvement. La vision qu’elle en conservait était inévitablement colorée par ce qui était arrivé à son frère. Elle s’était passé et repassé les événements si souvent dans sa tête qu’elle avait du mal à séparer les souvenirs fiables des détails reconstitués.

Huit ans…, se dit-elle. Un dixième d’une vie humaine, selon les dernières – et sinistres – statistiques. Un dixième de son existence probable, ce n’était pas rien. Huit ans n’auraient jadis été qu’un vingtième ou un trentième de son espérance de vie, mais ça lui faisait l’impression d’avoir duré beaucoup plus longtemps. C’était la moitié de ce qu’elle avait déjà vécu, après tout. L’attente jusqu’au passage suivant des caravanes lui avait paru interminable. Elle était une petite fille, la dernière fois qu’elle les avait vues : une petite fille des malterres de Vigrid, qui avait l’étrange réputation de dire toujours la vérité.

Et voilà qu’elle tenait à nouveau sa chance. Au dixième jour environ de la cent vingt-deuxième circumnavigation, l’une des caravanes avait fait un détour inattendu au niveau de l’embranchement d’Hauk. La colonne avait pris au nord, dans le plat pays de Gaudi, avant de rejoindre une seconde caravane qui allait vers le sud et la patte-d’oie de Moroz. Ce n’était pas très fréquent : c’était la première fois, en près de trois révolutions, que les caravanes passaient à une journée des villages incrustés dans les pentes sud des malterres de Vigrid. C’était très excitant, naturellement. Ce serait la foire. Il y aurait des festins, des fêtes et des réunions arrosées dans tous les bouis-bouis. Il y aurait des aventures et des liaisons secrètes, des histoires de cœur et de fesses. Neuf mois plus tard, dans le sillage de la caravane, surgirait une flopée de nouveaux bébés braillards.

C’était une période d’optimisme relatif qui tranchait sur l’austérité générale de la vie sur Hela – surtout dans les malterres. L’un de ces rares moments où chacun pouvait espérer voir évoluer sa situation personnelle – dans des limites étroites, certes, mais quand même. Les villageois les plus réservés se gardaient bien d’exprimer publiquement leur excitation, mais en privé ils ne pouvaient s’empêcher de rêver que la chance allait enfin leur sourire. Ils échafaudaient des prétextes compliqués pour se rendre aux points de rendez-vous – dans l’intérêt général, naturellement. Et c’est ainsi que, pendant près de trois semaines, les villages envoyaient de petites caravanes à travers le désert balafré, plein de traîtrises, à la rencontre des grandes processions.

Rashmika avait prévu de partir de chez elle à l’aube, pendant que ses parents dormaient encore. Si elle ne leur avait pas menti à ce sujet, c’est qu’elle n’en avait même pas eu besoin. Sinon, elle était aussi capable que n’importe qui de mentir – ce que ses parents et les autres adultes ne comprenaient pas –, et de façon très convaincante, même. La seule raison pour laquelle elle avait passé la majeure partie de son enfance sans proférer un mensonge, c’était qu’elle n’en avait pas vu l’utilité avant une période très récente.

Elle se faufila sans bruit dans les corridors de la maison souterraine, se coulant furtivement d’une ombre à l’autre pour franchir les taches de clarté qui s’étendaient sous les skydomes. Toutes les demeures du village, ou presque, étaient souterraines. C’étaient des grottes biscornues reliées entre elles par des galeries sinueuses aux parois revêtues de plâtre jaunissant. Rashmika avait du mal à imaginer qu’on puisse vivre au-dessus du sol, mais elle se disait qu’on devait s’y faire, avec le temps ; exactement comme on devait finir par s’habituer à vivre dans les caravanes mobiles, ou les cathédrales qu’elles suivaient. Après tout, la vie sous terre n’était pas sans danger non plus. Le réseau de galeries du village était relié au système de boyaux beaucoup plus profonds du chantier de fouilles. Le village était protégé par des portes pressurisées et des systèmes de sécurité, pour le cas où l’une des excavations du chantier s’effondrerait, ou si les mineurs entraient par inadvertance dans une huile à haute pression, mais ces installations ne marchaient pas toujours formidablement. Il n’y avait pas eu, du vivant de Rashmika, d’accident de fouilles sérieux, mais il y avait eu des fois où on avait eu chaud, et tout le monde savait que, tôt ou tard, il y aurait une autre catastrophe comme celle dont ses parents parlaient encore. Pas plus tard que la semaine dernière, il y avait eu une explosion en surface : personne n’avait été blessé, et on disait que l’explosion avait été délibérément provoquée, mais c’était un rappel utile du fait que son monde était toujours à la merci d’un accident désastreux.

Elle se disait que c’était le prix à payer pour rester indépendants des cathédrales. La plupart des colonies d’Hela se trouvaient à quelques centaines de kilomètres à peine au nord ou au sud de la Voie Permanente. À de très rares exceptions près, elles devaient leur existence aux cathédrales et aux églises qui les géraient, et dans l’ensemble elles adhéraient à l’une ou l’autre des obédiences principales du quaichéisme. Ça ne voulait pas dire qu’il n’y avait que des mécréants dans les malterres, mais les villages étaient dirigés par des comités séculiers et devaient leur subsistance aux fouilles plutôt qu’au système complexe de dîmes et d’indulgences qui finançaient les cathédrales et les communautés de la Voie. Ce qui leur permettait d’échapper à la plupart des obligations religieuses en vigueur partout ailleurs sur Hela. Ils étaient libres d’édicter leurs propres lois, les coutumes maritales y étaient moins répressives, et on y fermait les yeux devant certaines perversions prohibées le long de la Voie. Les émissaires de la Tour de l’Horloge leur rendaient rarement visite, et ils étaient accueillis avec suspicion. Les filles comme Rashmika étaient autorisées à étudier la littérature technique des fouilles au lieu des écritures quaichéistes, et il n’était pas interdit aux femmes de chercher du travail.

Le revers de la médaille, c’était que les villages des malterres ne bénéficiaient pas du parapluie protecteur offert par les cathédrales. Les colonies, le long de la Voie, étaient gardées par un amalgame informe de milices, et en cas de crise elles pouvaient faire appel aux cathédrales, qui disposaient notamment d’une médecine très avancée par rapport à celle des malterres. Rashmika avait vu des amis et des parents mourir parce que son village n’avait pas accès à ces soins.

Pour y avoir droit, il fallait évidemment payer tribut au ministère du Sang. L’ennui, c’était qu’une fois qu’on avait du sang quaichéiste dans les veines on ne pouvait plus être sûr de rien.

Enfin, elle tenait fièrement à cet arrangement, comme tous les habitants des malterres. Certes, ils vivaient dans des conditions d’une pénibilité inconnue le long de la Voie. On n’était pas très porté sur la religion, dans les villages, et même les plus croyants étaient souvent en proie au doute. C’était d’ailleurs le doute qui les poussait généralement vers les fouilles, où ils espéraient trouver les réponses aux questions qui les hantaient. En dépit de tout ça, les villageois n’auraient pas voulu vivre autrement. Ils vivaient et ils aimaient comme bon leur semblait, et ils regardaient de haut les communautés plus pieuses de la Voie.

Rashmika arriva à la dernière pièce du terrier qui était sa maison, son gros sac rebondissant sur ses reins. Il n’y avait pas un bruit, mais, en retenant son souffle et en tendant l’oreille, elle avait l’impression d’entendre le grondement presque subliminal des excavations dans le lointain, les échos des forages et les vibrations des excavatrices qui remuaient la terre, à des kilomètres de là. De temps en temps, le système de recyclage de l’air cliquetait, un choc sourd retentissait dans les galeries dont le sol était truffé, ou bien un marteau-piqueur lâchait une rafale. Tous ces bruits lui étaient tellement familiers qu’ils ne l’avaient jamais empêchée de dormir. À vrai dire, elle se serait réveillée instantanément si les forages avaient cessé. Mais, en cet instant, elle aurait donné n’importe quoi pour qu’une série de bruits plus forts dissimule ceux qu’elle ne pouvait manquer de faire en partant de chez elle.

Il y avait deux portes dans la dernière pièce. La première partait à l’horizontale, vers le réseau de galeries qui reliaient les maisons entre elles ainsi qu’à des salles communes. La seconde était plutôt une trappe entourée d’une sorte de rampe. Elle se trouvait au plafond, et elle était actuellement ouverte sur des ténèbres insondables. Rashmika ouvrit un casier ménagé dans le mur incurvé et en sortit un scaphandre pressurisé, en prenant bien garde à ne pas entrechoquer le casque et le kit de support-vie dorsal contre les trois autres scaphandres accrochés au même rack rotatif. Elle devait enfiler le scaphandre trois fois par an, lors des exercices d’évacuation, de sorte que le verrouillage des clips et des joints étanches ne lui posa aucun problème. Elle mit quand même dix bonnes minutes à le revêtir, dix minutes pendant lesquelles elle se figea et retint son souffle au moindre bruit.

Quand elle eut bouclé toutes les fermetures de son scaphandre, elle s’assura que tous les voyants de son bloc-poignet étaient au vert. La réserve d’air n’était pas au maximum – il devait y avoir une petite fuite dans le scaphandre, parce que les bouteilles étaient généralement pleines à ras bord –, mais il y en avait plus qu’assez pour ce qu’elle avait à faire.

Elle referma la visière du casque, et elle n’entendit plus que sa propre respiration. Elle n’avait pas idée du bruit qu’elle pouvait faire, et si quelqu’un bougeait dans la maison, elle ne l’aurait pas entendu. Or la partie la plus bruyante de son évasion restait à venir. Elle devait agir vite, et aussi silencieusement que possible, afin que, même si ses parents se réveillaient, elle ait le temps d’arriver au point de rendez-vous avant qu’ils ne la rattrapent.

Elle pesait deux fois plus lourd avec le scaphandre, mais elle n’eut pas de mal à se hisser dans l’espace sombre situé au-dessus de la trappe, au plafond. C’était le sas d’accès à la surface. Il y en avait un dans tous les foyers. Elle prit le temps de refermer la trappe et de tourner la roue manuelle qui assurait son étanchéité.

Quoi qu’il arrive, elle était tranquille pour un moment. Une fois le cycle de dépressurisation amorcé, ses parents ne pourraient plus entrer dans le sas. Le cycle prenait deux minutes. Le temps qu’ils rouvrent la porte intérieure, elle serait à l’autre bout du village. Et à partir du moment où elle aurait rejoint la surface, la trace de ses pas se perdrait rapidement dans la confusion des empreintes laissées par les autres habitants du village au cours de leurs allées et venues.

Rashmika s’assura à nouveau que les voyants de son scaphandre étaient toujours au vert et initia la séquence de dépressurisation. Elle n’entendit rien, mais, alors que l’air quittait le sas, le tissu du scaphandre se dilata entre les sections en accordéon, et chacun de ses mouvements lui demanda un effort accru. Puis un message flasha sur la visière de son casque, l’informant qu’elle était maintenant dans le vide.

Personne n’était venu taper à la trappe inférieure. Rashmika avait craint un moment de déclencher une sirène ou un signal d’alarme quelconque en entrant dans le sas. Elle n’avait jamais entendu parler d’une chose de ce genre, mais ses parents auraient pu s’abstenir de l’en informer, juste au cas où elle aurait eu l’intention de tenter une escapade. Enfin, ça paraissait peu probable : il n’y avait pas d’alarme, pas de procédure d’urgence, pas de code secret à composer avant d’ouvrir la porte. Elle avait si souvent effectué la manœuvre mentalement qu’elle avait comme une impression de déjà-vu.

Quand le sas fut complètement vide, un relais déclencha l’ouverture de la porte extérieure. Rashmika poussa le panneau de toutes ses forces… en vain, au début. Puis il se souleva – d’un pouce, mais ça suffisait pour laisser filtrer un rayon de lumière du jour qui l’aveugla malgré sa visière. Elle poussa plus fort et la trappe bascula sur ses gonds. Rashmika se faufila par l’ouverture et se retrouva assise à la surface. Elle s’aperçut que la porte disparaissait sous deux centimètres de neige poudreuse, manifestement récente. Il neigeait sur Hela, surtout quand les geysers de Kelda ou de Ragnarok étaient actifs.

D’après la pendule de la maison, c’était l’aube, mais ça ne voulait pas dire grand-chose à la surface. Les villageois divisaient encore la journée en vingt-six heures, beaucoup d’entre eux étant des réfugiés interstellaires de Yellowstone, mais en réalité Hela était un monde radicalement différent, avec ses propres cycles complexes et ses journées d’une quarantaine d’heures. C’était le temps qu’il fallait à la planète pour effectuer une orbite complète autour de son monde-mère, la géante gazeuse Haldora. La lune n’étant pour ainsi dire pas inclinée sur le plan de l’écliptique, tous les points de sa surface passaient chaque jour une vingtaine d’heures dans la nuit. Les malterres de Vigrid se trouvaient pour le moment dans la lumière, et elles y seraient pendant encore sept heures environ. Il y avait une deuxième sorte de nuit sur Hela, parce que, au cours de son orbite, la lune passait dans l’ombre d’Haldora. Mais cette brève nuit ne durait que deux heures, et n’avait donc pas beaucoup d’importance pour les villageois. À tout moment, la lune avait plus de chance d’être éclairée que de se trouver dans l’ombre de la géante gazeuse.

Au bout de quelques secondes, la visière de son scaphandre s’assombrit, atténuant la lumière, et elle put s’orienter. Elle tira ses jambes du trou, referma soigneusement la trappe et la verrouilla de telle sorte qu’elle amorce la repressurisation du sas. Peut-être ses parents l’attendaient-ils en bas, mais quand bien même ils auraient déjà été en scaphandre, ils ne pourraient pas rejoindre la surface avant deux minutes. Et beaucoup plus s’ils devaient gagner la plus proche sortie en empruntant les tunnels de communication.

Rashmika se releva et partit d’un bon pas, en prenant garde à ne pas donner l’impression d’être pressée ou paniquée. Elle eut encore de la chance : elle s’attendait à être obligée de traverser des douzaines de mètres de glace intacte, de sorte que sa trace aurait été facile à suivre au départ, mais quelqu’un d’autre était passé par là récemment, et ses empreintes partaient dans une direction différente de celle qu’elle avait l’intention de prendre. Si quelqu’un la suivait à présent, il ne saurait pas quelles empreintes étaient les siennes. On aurait dit celles de sa mère. Que serait-elle venue faire là ? Rashmika rumina cette question pendant un moment. Elle ne se souvenait pas que quelqu’un ait fait allusion à une récente excursion à la surface.

Peu importait : il devait y avoir une explication toute simple. Elle avait assez de préoccupations en tête sans y ajouter celle-ci.

Elle suivit un chemin sinueux qui serpentait entre les dalles noires, verticales, des panneaux radiants, les gros monticules orange des générateurs ou des transpondeurs, et les rangées de tasse-neige soigneusement garés sous leur couverture de givre. Elle avait raison, pour les empreintes : quand elle se retourna, les siennes étaient impossibles à distinguer du magma de celles qui les avaient précédées.

Elle contourna une masse d’ailettes de radiateur, et il était là, très semblable aux autres tasse-neige garés là, sauf que la neige avait fondu sur le radiateur et le capot du moteur. Il faisait trop clair pour dire s’il y avait de la lumière dans la cabine. Les essuie-glace avaient dégagé deux zones en forme d’éventail sur le pare-brise, et Rashmika crut voir bouger des silhouettes dans la cabine.

Elle fit le tour de l’engin. La coque en forme de barque trapue, toute noire, à l’exception d’un motif de serpent lumineux enroulé sur l’un des côtés, était posée sur trois pattes écartées. La patte avant prenait appui sur un large patin au bout relevé comme un ski, les deux pattes de derrière sur des patins moins larges. Rashmika se demanda si c’était le bon engin. Elle aurait l’air fin si elle se trompait maintenant. Elle était sûre que tout le monde au village la reconnaîtrait, même dans son accoutrement.

Crozet avait été très précis dans ses explications, et elle vit avec un certain soulagement une rampe d’accès abaissée dans la neige. Elle gravit la pente de métal flexible qui ployait sous son poids et tapa doucement à la porte de l’appareil. Il y eut un bref moment d’angoisse, puis la porte s’éclipsa latéralement, révélant un sas prévu pour une personne. Elle entra dedans.

La voix d’un homme – Crozet, elle le reconnut tout de suite – lui parvint, sur le canal de son casque :

— Oui ?

— C’est moi.

— Qui ça, « moi » ?

— Rashmika, répondit-elle. Rashmika Els. Je pensais qu’on s’était mis d’accord.

Il y eut une pause – une pause interminable, mortellement angoissante, pendant laquelle elle commença à se dire qu’elle s’était bel et bien trompée – et l’homme répondit :

— Vous pouvez encore changer d’avis.

— Je pense que non.

— Vous pourriez encore rentrer chez vous.

— Mes parents m’en voudraient d’être allée si loin.

— Ça, j’doute qu’ils soient très contents, grommela l’homme. Mais j’connais vos parents. La punition s’ra sûrement pas très sévère.

Il avait raison, mais c’était bien la dernière chose qu’elle avait envie d’entendre en ce moment précis. Elle avait passé des semaines à se mettre dans l’état d’esprit nécessaire pour ce qu’elle était en train de faire, et elle n’avait vraiment pas besoin d’un argument valable pour faire demi-tour.

Rashmika frappa de nouveau sur la porte intérieure, très fort cette fois-ci.

— Bon, alors, vous me laissez entrer, oui ou non ?

— J’voulais juste m’assurer qu’vous saviez c’que vous faisiez. Une fois qu’on aura quitté le village, on f’ra pas demi-tour avant d’avoir rencontré la caravane. C’est pas négociable. Entrez, et vous v’là partie pour un voyage de trois jours. Six, si vous décidez d’revenir avec nous. Et vous pourrez toujours faire pipi partout et vous rouler dedans, rien m’f’ra faire demi-tour.

— J’ai attendu huit ans, répondit-elle. Trois jours de plus ou de moins, je n’en mourrai pas, hein ?

Il eut un petit rire – ou un ricanement, c’était difficile à dire.

— Vous savez, pour un peu j’vous croirais.

— Vous devriez, répondit Rashmika. J’suis la fille qui ne ment jamais, vous vous rappelez ?

La porte extérieure se referma, l’emprisonnant dans le sas exigu. L’air commença à entrer en sifflant par les grilles. En même temps, elle sentit un mouvement. Un balancement doux, rythmique. Le tasse-neige s’était ébranlé, se propulsant grâce à des déplacements alternés de ses skis arrière.

Elle croyait que sa fuite avait commencé au moment où elle était sortie de son lit, mais c’est seulement à ce moment précis qu’elle eut l’impression d’être bel et bien en route.

Puis la porte intérieure du sas s’ouvrit. Rashmika entra dans l’habitacle du tasse-neige, déboucla son casque et l’accrocha soigneusement à côté des trois autres qui s’y trouvaient déjà. L’engin paraissait assez vaste, vu de l’extérieur, mais elle n’avait pas pensé que l’habitacle serait occupé par les moteurs, les générateurs, les réservoirs de carburant, du matériel de support-vie et des rayonnages pour les marchandises. Il était plein de choses et de bruit, et l’odeur lui donna envie de remettre tout de suite son casque. Elle se dit qu’elle finirait par s’y faire, il le faudrait bien, mais elle se demanda si trois jours y suffiraient.

Le tasse-neige tanguait et roulait. Par l’une des fenêtres, elle vit le paysage d’un blanc éclatant osciller dans tous les sens. Rashmika cherchait une poignée où s’accrocher lorsqu’une silhouette apparut.

C’était Culver, le fils de Crozet. Il portait une combinaison ocre, crasseuse, pleine de poches bourrées d’outils. Il avait un ou deux ans de moins que Rashmika, les cheveux blonds et l’air famélique. Il regarda Rashmika d’un air lubrique.

— Alors comme ça, t’as décidé de rester à bord, hein ? Bon, ça nous donnera l’occasion de mieux nous connaître.

— T’emballe pas, Culver. Trois jours, ce n’est pas si long.

— Je vais t’aider à enlever ton scaphandre, et on pourra passer vers l’avant. Papa est en train de négocier la sortie du village. On est obligés de contourner le cratère. C’est pour ça que ça secoue un peu.

— Je me déshabillerai toute seule, merci. Tu ferais mieux d’aller voir si ton père n’a pas besoin de toi, répondit-elle avec un mouvement de menton en direction de la cabine de pilotage.

— Il peut se passer de moi. Maman est avec lui.

Rashmika eut un sourire rayonnant.

— Je suis sûre que vous êtes ravis, tous les deux, qu’elle soit là pour vous empêcher de vous attirer des ennuis. Pas vrai. Culver ?

— Elle se fiche pas mal de ce qu’on fabrique tant que ça se sait pas. En réalité, la plupart du temps, elle fait mine de rien voir.

L’engin fit une embardée, et Rashmika fut projetée contre une cloison de métal.

— C’est ce que j’ai entendu dire. Bon, je voudrais vraiment enlever ce truc-là… Ça t’ennuierait de me dire où je dors ?

Culver lui montra un recoin entre deux générateurs vibrants. Il s’y trouvait un matelas crasseux, un oreiller et une couverture matelassée taillée dans un tissu métallisé. Un rideau pouvait être tiré devant l’alcôve, la séparant du reste de l’habitacle.

— J’espère que tu t’attendais pas à un palace, fit Culver.

— Je m’attendais au pire.

Culver s’attarda.

— T’es sûre que tu veux pas que je t’aide à enlever ton scaphandre ?

— Je m’en sortirai toute seule, merci.

— T’as quelque chose à mettre à la place ?

— Ce que j’ai en dessous, et ce que j’ai apporté avec moi, répondit-elle en tapotant son sac.

À travers le tissu, elle sentit le bord dur de son compad.

— Tu ne pensais pas sérieusement que j’aurais oublié d’emporter des vêtements, hein ?

— Nan, convint Culver d’un ton morne.

— Bon. Alors, si tu filais dire à tes parents que je vais bien ? Et puis, aussi, s’il te plaît, tu pourrais leur dire que plus tôt on quittera le village, plus je serai contente ?

— On va aussi vite qu’on peut, répondit Culver.

— En réalité, c’est bien ce qui m’inquiète, reprit Rashmika.

— T’es pressée, on dirait ?

— J’aimerais arriver aux cathédrales le plus vite possible, oui.

— T’as de la religion, c’est ça ? fit Culver en la zieutant.

— Pas vraiment, répondit-elle. Des affaires de famille à régler, plutôt.

Le Gouffre de l'Absolution
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